CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

L’enfant de l’absente

Jonquet T , Tardi Jacques , Testard J

date de publication : 1994

Présentation rédigée par webmaster

Edité par : Seuil
  mise en ligne : samedi 30 avril 2016


Une garde de réanimation, une veille de noel au coeur d’un thriller illusté par Tardi

L’année précédente, on avait fermé les dernières salles de l’ancien Hôtel-Dieu de la ville, promis â la démolition, et les malades emménagèrent dans de grands bâtiments que la municipalité avait construits en plein centre-ville. Les photographies du nouveau centre hospitaller figuraient en quadrichromie dans les dépliants électoraux que le maire faisait distribuer dans toutes les boites aux lettres pour vanter la qualité de sa gestion. En fait l’hôpital Pasteur était quelque peu surdimensionné par rapport aux besoins précis de l’agglomération. Six mois après son ouverture, on parlait déjà de fermer certains services et de redistribuer les effectifs vers d’autres établissements de la région. La construction de cet ensemble fournit même le prétexte d’une polémique qui vit se déchaîner l’opposition municipale, sans grands résultats. Les adversaires du maire ne se privèrent pas de souligner qu’une partie des sommes ainsi dilapidées aurait pu être affectée à l’amélioration de l’habitat des quartiers défavorisés. Les édiles écoutèrent avec bienveillance les arguments qu’on leur présentait et n’en tinrent aucun compte. Le service de réanimation doté des installations les plus sophistiquées, la maternité jouissant d’une ligne budgétaire tout aussi fastueuse, qui permit d’acheter une batterie de couveuses du dernier cri, un scanner, des appareils à résonance magnétique fournissaient à la ville de Villeneuve un motif de fierté que lui enviaient bien d’autres sous préfectures.

Le soir du 23 décembre, Bastien Ségurel, anesthésiste de permanence, réceptionna l’inconnue renversée par le bus de Nollan, avenue de la République.

Ségurel avait accepté d’émigrer vers la province après avoir exercé quelques années en Seine-Saint-Denis. Las de passer ses nuits à sillonner la banlieue à bord de sa camionnette du Samu pour rafistoler des loubards esquintés à coups de couteau, des junkies au seuil de l’overdose, voire des chômeurs à bout de forces résignés au suicide, il avait accepté le poste de responsable du service d’anesthésie-réanimation qu’on lui proposait et était venu s’établir à Villeneuve. Il ne s’agissait pas là d’un sacrifice trop cruel. Ségurel n’avait jamais nourri d’ambitions démesurées quant à son plan de carrière. Célibataire après deux divorces, il n’avait guère d’attaches. De plus, il manifestait une passion extrême pour la pratique du char à voile ainsi que de l’enduro : les grandes plages que l’on découvrait à la périphérie immédiate de Villeneuve lui offraient l’espace propre à assouvir son besoin de sensations fortes. Sitôt son service achevé, quel que soit le temps, il filait sur sa moto le long du bord de mer.
Dès que les marées et le vent étaient favorables, il tirait son char à voile du hangar dans lequel il le remisait et se livrait à de longues courses en solitaire sur la grève déserte.
La jeune femme fut introduite en salle de réanimation dès 19 heures. Les palpeurs reliés au scope indiquaient une forte perturbation du rythme cardiaque. Sa respiration était hachée, cahoteuse, Ségurel pratiqua aussitôt un scanner de la boite crânienne et constata l’étendue des lésions. L’accidentée présentait un tableau d’oedème cérébral massif. La ligne médiane entre les deux hémisphères de l’encéphale avait subi une forte incurvation, signe indiscutable de la gravité de l’atteinte. Ségurel poursuivi ses investigations. posa des capteurs sur la dure-mère : la mesure de la pression intracrânienne confirma son diagnostic, Il intuba sa patiente pour lui assurer une ventilation correcte et lui administra une dose importante de Mannitol afin de soulager la compression des tissus nerveux due à l’oedème. Les cathéters étaient en place, ainsi que les seringues électriques auxquels ils étalent reliés. Les doigtiers destinés à déterminer le taux d’oxygénation sanguine par simple résonance capillaire étalent correctement connectés au Merlin, l’ordinateur de contrôle ultra-sophistiqué qui surveillerait désormais tous ces différents paramètres.
Il s’agissait là de gestes tout à fait routiniers, que Ségurel avait pris l’habitude d’accomplir chaque week-end, quand les pompiers ou le Samu amenaient à l’hôpital des jeunes gens en état de choc à la suite d’accidents de la circulation. A Villeneuve et dans toute la région. la sortie des bals du samedi soir était hélas ! particulièrement meurtrière en dépit des campagnes de prévention antialcooliques. Ségurel comprit pourtant que quelque chose n’allait pas. Le tableau clinique se compliquait en effet de ce curieux renflement dans la région abdominale qu’avait déjà noté Veyrier. Il pratiqua quelques examens supplémentaires. troublé, et ne parvint pas tout d’abord à expliquer la raison d’une telle anomalie, Nadine Blancard, l’infirmière qui l’assistait, vint corriger ce manque d’inspiration.
C’était une jeune femme d’une trentaine d’années, assez jolie, énergique et dotée d’un sens de l’humour à toute épreuve. Ségurel l’appréciait beaucoup. Dès son arrivée à Villeneuve, elle lui avait dressé un portrait détaillé des différents patrons qui se partageaient le pouvoir à Pasteur. L’aidant ainsi à se repérer dans la jungle hiérarchique qu’il aurait à affronter. Cette estime était réciproque. Ségurel et Nadine s’étaient tutoyés depuis le premier jour, tous deux animés par une sympathie aussi peu protocolaire que spontanée. Un peu plus tard. à la suite d’un week-end de garde particulièrement épuisant, ils avalent fait l’amour, chez lui. Ils n’en avalent pas pour autant entretenu une liaison en bonne et due forme - l’un et l’autre ne le souhaitait pas - mais la complicité qui les unissait s’en trouva renforcée.
Celle fille est tout bonnement enceinte... annonça-t-elle. Ségurel écarquilla les yeux, transpercé par cette évidence qui ne l’avait même pas effleuré. Il s’était ingénié à débusquer un traumatisme abdominal, mais n’avait pas songé à cette éventualité. À sa demande. Nadine courut au service de gynécologie et en rapporta un appareil d’échographie qu’elle introduisit dans la chambre, le poussant sur un chariot dont les roues grinçaient. Ségurel pommada aussitôt le ventre de l’inconnue d’une épaisse couche de glycérine et, malgré sa relative incompétence en la matière, pratiqua l’examen. Des images étranges apparurent bien tôt sur l’écran. Ségurel distingua, par séquences successives, les éléments d’une silhouette d’environ vingt-cinq centimètres dont les mains étaient déjà parfaitement dessinées.

- Au pif, cinq mois bien tassés ! affirma Nadine. qui avait déjà assisté à certaines séances similaires, profitant du passage de quelques amies dans le service du Pr Lapouge, le patron de la maternité.
- Merde ... un bébé ! On ne dirait pas, hein ? balbutia Ségurel, effaré, en palpant l’abdomen à peine rebondi.
- J’ai une copine qui a fait de l’équitation jusqu’au sixième mols sans se douter de rien : elle se croyait stérile ! rétorqua Nadine.
Ségurel consulta l’écran du Merlin et vérifia les données. Les premiers effets de la ventilation assistée indiquaient une légère amélioration de la pression intracrânienne. De 60, elle avait chuté à 55. Il saisit un champ opératoire et essuya ses mains molles.
- Pauvre gosse ! poursuivit Nadine. Je parle de la mère, évidemment. Elle était très jeune...
- Elle est très jeune ! corrigea aussitôt Ségurel.
- Hémorragie méningée. gonflement cérébral diffus, déplacement de la ligne médiane, murmura Nadine en feuilletant les résultats du scanner. Ce n’est pas vraiment sacrilège d’employer l’imparfait, non ?
- Si ! rétorqua sèchement Sëgurel. On ne peut pas savoir ! Le pronostic est toujours réservé.,Toujours. C’est un principe intangible. Elle peut se réveiller n’importe quand, et sans aucune séquelle. Tu peux réviser tes cours !
Nadine connaissait la fameuse maxime qui régissait le pronostic des comas. Trois jours ou trois semaines, ou trois mois. Le réveil des comateux semblait obéir à cette mystérieuse loi. Évidemment. plus on avançait, plus le risque de lésions résiduelles augmentait.
- De plus, le foetus ne souffre absolument pas, reprit Ségurel. Il faudrait quand même contacter la famille.
Nadine quitta la salle de réanimation et appela l’aide-soignante qui s’était chargée de ranger les vêtements de la jeune femme. Elle avait consciencieusement retourné les poches du jean et du pardessus sans rien trouver qui puisse ressembler à un porte-cartes.
- J’ai même fouillé les doublures, au cas où, mais il n’y avait rien ! affirma-t-elle. Ensuite, j’ai appelé le commissariat, mais ils n’en savaient pas plus !
Nadine rejoignit Ségurel et lui annonça la nouvelle. Désemparé, celui-cl se résigna à attendre et à faire de son mieux. Nadine, écoeurée par le spectacle de ce corps dont la survie ne dépendait que de l’assistance artificielle prodiguée par le Merlin, se prit à rêver d’une panne qui priverait le service de réanimation de l’électricité nécessaire au fonctionnement de l’appareillage. Elle rêva même à voix haute.
- C’est absurde, dit-elle. Il y a le générateur de secours...
- Tu es devenue folle ? s’étonna Ségurel. On doit la maintenir en vie. Du moins jusqu’à ce que la famille... Et d’ailleurs, même si la famille ...
Il avait parlé à voix basse. les yeux rivés sur le visage de la jeune femme allongée sur le lit aux draps vert pâle, Nadine réprima un frisson. Bastien lui prit doucement la main et la serra.
- Le foetus ne souffre pas. mais sa mère est foutue. poursuivit Nadine, butée. C’est horrible ! Pourquoi ne fais-tu pas un électroencéphalogramme ? Pour avoir une Idée ?
- Non. Le Mannitol et tout ce que je lui ai injecté fausseraient les données. Il faut attendre !
Durant la nuit. Il y eut deux autres admissions. Un cadre commercial au paroxysme du stress, qui avait fait un infarctus alors qu’il s’échinait à peaufiner son rapport pour le conseil d’administration de sa société, et le vigile d’un supermarché qui, en nettoyant son arme, s’était tiré malencontreusement une balle dans la cuisse.
Au petit matin, Ségurel releva les dernières données que lui fournit le Merlin. Il consigna ces informations sur le cahier de liaison et passa le relais à l’équipe de jour. Après quoi Il alla prendre un café en compagnie de Nadine à la brasserie du Point-du-Jour, en face de la grande entrée de l’hôpital. Depuis la découverte de la grossesse de leur patiente. Ils n’avalent échangé que quelques mots, des formules de routine, se contentant de concentrer leur attention sur les gestes qu’il leur fallait accomplir. Ils se quittèrent, se souhaitant un joyeux Noël.