CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Le médecin de Stalingrad

Der Arzt von Stalingrade. Traduit de l’allemand par René Jouan

Konsalik Heinz G.

date de publication : 1956

Edité par : Presses pocket
Numérisé par : CHAR
  mise en ligne : lundi 10 mars 2008


Il s’agit d’un extrait de l’histoire romancée d’un jeune médecin allemand, le Dr. Schultheiss, prisonnier de guerre des russes après la bataille de Stalingrad. L’action se passe entre 1943 et 1950, dans un baraquement du camp qui servait d’infirmerie, en plein hiver russe, près de la célèbre ville.

Les protagonistes sont : Dr. Schultheiss, jeune assistant, Dr. Sellnow, assistant plus ancien ; Dr. Fritz Böhler, chirurgien en chef ; Emil Pelz, infirmier, la Kasalinsskaya, médecin russe du camp, et… le malade.

Der Arzt Von Stalingrad (Le Médecin de Stalingrad), publié en 1956, vendu à 3,5 millions d’exemplaires et adapté au cinéma deux ans plus tard,

- Excusez-moi, docteur, dit notre infirmier Pelz, mais le numéro 1483 va très mal… Il souffre terriblement, et l’opium ne lui fait plus d’effet.

Voilà, nous y sommes ! S’exclame Sellnow. Je l’ai dit dès le début, c’est une appendicite. Nous voilà dans de beaux draps ! Et bien entendu , c’est une perforation. Il faudrait opérer cet homme sans délai. Mais avec quoi ? Nous n’avons même pas un malheureux scalpel !

Allez préparer le patient pour l’opération, Pelz, dit doucement notre chef, le Dr. Fritz Bôhler, qui venait d’entrer à son tour. Son visage, long, étroit, avec un front d’une hauteur exagérée, des yeux en amande, un nez très long, des lèvres minces et serrées, porte le sceau, très net, d’une longue captivité.

Avec quoi comptez-vous opérer, Monsieur le commandant-médecin ? interroge Sellnow sans même essayer de dissimuler le ton ironique de sa voix.

Avec un couteau, naturellement, monsieur Sellnow, répond Böhler sans se déconcerter.
Sellnow fait un geste qui doit signifier : " Il est complètement fou ! " puis se calme à la vue du couteau. Un couteau ordinaire, à deux lames, tel que nous en avons tous eu un dans notre jeunesse. Nous entrons dans la " salle d’opération " : pièce assez grande, avec une table recouverte d’un drap blanc. Le patient s’y trouve déjà. Emil Pelz lui parle doucement.

- Pouls très faible et assez rapide, entre 120 et 140, ça ne se présente pas très bien.

Le Dr. Böhler va à la cuvette posée sur une table. Pelz l’aide à enlever sa veste, et il commence à se laver les mains.
- Je prends le rôle d’assistant, dit Sellnow, vous, Schultheiss, occupez-vous de la narcose. Avec des gestes rapides, il s’enduit de savon vert les mains et les avants-bras, saisit une poignée de sable dans une caissette et entreprend de se nettoyer. Pelz a plongé dans l’eau, qui bout sur un réchaud à pétrole, les instruments dont on peut disposer : une paire de pinces, deux morceaux de fil de fer recourbés pour constituer des érignes et un couteau de poche. Le châle de soie barboté à la Bacha, la femme de la cuisine va fournir les ligatures.

J’étale nos "instruments" sur une planchette posée sur une chaise, à côté de la table d’opération. A ce moment la Kasalinsskaya entre. (…) En outre, elle fume une cigarette turque, au parfum doucereux.

- Qu’est-ce que vous venez faire ici ? crie Sellnow en avançant vers elle. Fumer dans une salle d’opération ! Vous n’êtes pas folle ?

La doctoresse russe le regarde avec hauteur et jette sa cigarette dans le seau destiné à recevoir les pansements sanglants et les débris.
- Etes-vous prêt ? Schultheiss, commencez l’anesthésie. Pendant que j’ouvre notre précieux flacon d’éther et que je prends le masque fait avec du fil et des bandes de mousseline, Böhler adresse au malade quelques paroles d’encouragement. Je place le masque devant le nez et la bouche du patient.
- Respirez profondément et régulièrement, lui dis-je. Comptez en sens inverse, à partir de cent : 100, 99, 98, etc. Compris ?

A ce même moment, la Kasalinsskaya s’approche, me prend le flacon d’éther.

- Laissez-moi ça, dit-elle durement. Je regarde Sellnow, ses yeux semblent dévorer la doctoresse, avec une haine manifeste. Mais aussi avec de l’admiration pour cette femme aux formes splendides. Imperturbable, elle se met à verser l’éther sur le masque.

Le patient s’endort et se raidit

- Excitation, dit tranquillement Böhler. Schultheiss et Pelz, tenez-le fermement. Quant à vous… geste de tête vers la Kasalinsskaya, versez plus vite.

Le malade respire calmement. Je sens le pouls — 120 ! Dis-je. Pas une montre, ni même un sablier, pour les compter ! Böhler a déjà saisi le couteau, posé la main gauche sur le ventre et pratiqué rapidement une incision.

Pendant que Sellnow prend les érignes en fil de fer et écarte les lèvres de l’entaille, le chirurgien éponge le sang. Il est très calme, très maître de soi ; la Kasalinsskaya manifeste assurément une certaine angoisse. Le flacon d’éther tremble entre ses doigts.

- Les pinces, dit Böhler. Je lui en tends une. Il la manœuvre prudemment pour écarter le péritoine des intestins, puis la passe à Sellnow. Il place la seconde à deux centimètres ; Sellnow les soulève légèrement et Böhler enfonce doucement son couteau. Le péritoine s’ouvre brusquement et nous voyons le mal. Un pus verdâtre, nauséabond emplit la cavité.

Soudain, Böhler crie à la Kasalinsskaya :
Tonnerre ! Enlevez donc ce masque ! Est-ce que vous voulez tuer le malade !

La blessure a tourné au bleu. La Kasalinsskaya a donné trop d’éther ; le patient risque d’être asphyxié. Je saisis le pouls et compte au moins 160 pulsations.

- Enlevez le flacon d’éther à cette femme, me gronde Sellnow. continuez l’anesthésie. Je m’exécute. La doctoresse, sans volonté, me cède le masque et le flacon et sort de la pièce en chancelant. Manifestement, elle n’en peut plus.

Les deux chirurgiens observent, sans pouvoir intervenir. Maintenant, il faut laisser la nature agir et espérer que le malade se ranimera de lui-même. Pelz et moi pratiquons la respiration artificielle.

Nous avons de la chance, les lèvres bleuies et le visage blême reprennent de la couleur, le pouls se calme.
- Je crois que vous pouvez continuer, Monsieur le commandant-médecin, dis-je…