CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Les hommes en blanc

Soubiran André

date de publication : 1949

Edité par : SEGEP
  mise en ligne : lundi 10 mars 2008


Tome II, la nuit de bal, Editions SEGEP, 1949, p. 84-90

Ecrit à partir de 1947, ce roman décrit l’histoire et la vie d’un jeune étudiant en médecine : Jean Nérac. Externe des hôpitaux de Paris vers 1935, il est, comme cela se faisait à l’époque en France, commis pour donner l’anesthésie. Il se servait de l’éther et du masque du célèbre masque d’Ombredanne…

Ether sur les plaies, éther du masque à anesthésie, divinité invisible, l’éther imprégnait maintenant toutes mes matinées. Sa fumée était devenue l’odeur unique, entêtante et symbolique de mes nouvelles fonctions d’externe et de mes premières responsabilités.

En mettant la blouse à manches courtes et le tablier fournis par l’Assistance publique aux externes de ses hôpitaux, j’avais cessé d’être un simple étudiant qui regarde sans avoir le droit de rien toucher ; je faisais partie d’un service, j’avais un rôle défini, des anesthésies à donner, des observations à noter, des pansements à refaire. J’étais devenu responsable.

Mes matinées étaient bien remplies. Elles commençaient le plus souvent par une série d’anesthésies. Un infirmier amenait sur un chariot chaque opéré à endormir et me laissait seul avec lui dans le couloir qui précédait la salle d’opération.

Dès qu’ils me voyaient apprêter le masque, la plupart de mes malades s’affolaient et je devinais ceux qui allaient s’écrier :
- Mon Dieu ! c’est terrible ! Je crois que je ne pourrai jamais m’endormir…
Ou bien :
- J’ai peur. Je sais bien que jamais je ne me réveillerai… D’autres crânaient, d’autres acceptaient sans rien dire, avec une espèce de peur résolue. J’avais appris à connaître tous les débuts de sommeil, les départs brusques où le malade, l’âme intacte qui ne veut abdiquer qu’au dernier moment. Même parmi les plus calmes, dès qu’ils sentaient l’éther brûler leur arrière-gorge, beaucoup s’épouvantaient comme à l’entrée d’une solitude noire et monstrueuse ; j’avais beau les rassurer, leur parler plus fort, les mots glissaient sur eux et, dans leur terreur, ils ne m’entendaient déjà plus. Quelques-uns avant de sombrer, clignaient de l’œil en signe d’au revoir ; d’autres comme saouls, se mettaient à pleurer ou à rire, ou bien ils s’agitaient, s’arc-boutaient, se tordaient, me criaient des injures étouffées par le masque. A l’endroit où l’infirmier, par précaution, liait leurs poignets, le chariot était griffé comme les barreaux d’une cage. Puis, la conscience absente, ils commençaient leur raclement obstiné de mucosités, le long ronflement animal qui n’est plus qu’une imitation grotesque d’un paisible sommeil humain.

L’infirmier venait chercher le chariot, le poussait dans la salle d’opération, faisait passer le malade, avec son inertie de cadavre chaud, sur la table, et je m’installais à sa tête. Une fois assis sur un petit tabouret en bout de table, je ne voyais plus que le visage de l’opéré à l’envers et en raccourci sous la boule nickelée du masque. Au delà du champ de toile stérile qu’un petit arceau dressait devant moi, en me soulevant un peu, je pouvais apercevoir les mains gantées des chirurgiens et suivre leur travail minutieux dans l’encadrement des compresses. Au-dessus d’eux, le scialytique formait une coupole lumineuse dont les rayons entrecroisés ne laissaient dans la plaie aucun recoin d’ombre.

L’opéré ronflait paisiblement sous le masque ; une étuve, dans la salle à stérilisation, faisait siffler un mince jet de vapeur monotone. Dans ce silence solennel, ces vagues bruits paraissaient illusoires ; seuls étaient véritables le brusque choc d’un outil contre le plateau d’émail ou bien un ordre bref : " compresses…, catgut… ", aussitôt échangé contre un geste.

Le patron savait que, exclus du spectacle continu de l’opération, engourdis par les vapeurs d’éther, assommés par la chaleur tombant du scialytique, nous nous lasserions vite de cette besogne pénible et fastidieuse. Pour bien nous mettre en face de notre devoir d’externe, il nous avait cité la phrase de Mikulicz : " Une bonne anesthésie est une œuvre d’art ", et il nous avait surtout interdit de passer à un quelconque débutant avide d’expérience cette corvée délicate.

Près de moi, sur une petite table, une pince à langue, un ouvre-bouche, un tube de Mayo me rappelaient, pendant toute l’opération, que l’anesthésie la plus banale peut brusquement tourner au drame. Je vivais dans la terreur de la syncope, la blanche qui foudroie, la bleue qui laisse un espoir, et je m’appliquais de mon mieux pour qu’aucun incident ne vînt déranger, par ma faute, la marche minutée de l’intervention.

Un matin, comme à peu près tous les matins depuis un mois, j’avais donné une anesthésie, et le chariot venait à peine d’emporter l’opéré, lorsqu’on amena d’urgence une jeune femme d’une pâleur de cadavre. Le diagnostic était évident : rupture de grossesse extra-utérine par laquelle le sang se vidait dans le ventre. On mit aussitôt la femme sur la table ; tandis que les infirmières préparaient les instruments, le Professeur me dit :

- Endormez tout de suite la malade !

Et sa voix me parut vibrer comme un ordre de combat. Je regardai avec effroi la mourante ; malgré l’hémorragie, elle restait lucide, mais son pouls était imperceptible, il me sembla qu’elle ne supporterait jamais le double choc d’une opération et de l’éther.

Dès que j’eus ouvert le goutte à goutte du masque, la jeune femme s’abandonna doucement ; elle prit le sourire apaisé que j’apercevais chaque jour à la vitrine d’un antiquaire sur le moulage de " la Noyée de la seine ". A peine la malade endormie, le Patron s’approcha de la table en silence avec un air de consternation si profonde qu’il me sembla ne l’avoir jamais vu ainsi. Il donna un ordre ; on bascula aussitôt la table, la tête vers le bas, dans la position habituelle des opérations gynécologiques. Puis, le visage fermé, impénétrable, il appuya le bistouri sur le ventre et ouvrit une profonde plaie. Dans le fond, quand il eut placé les écarteurs, on put voir le sang bouillonner parmi d’énormes caillots noirs. Et, dans ce spectacle écœurant d’abattoir ou d‘étal, il ne semblait survivre, avec une obstination dérisoire, que la masse parfumée et tiède des cheveux ; au moment où l’on avait basculé la table, ils s’étaient dénoués brusquement entre mes mains.

L’opération était tentée à l’extrême limite, presque sans espoir. Sans cesse, je tâtais le pouls, je regardais les pupilles entre les paupières molles et je me demandais si ces yeux n’auraient jamais plus que cette insensibilité vitreuse de cadavre ; je guettais chaque expiration comme si elle risquait d’être la dernière, souffle ténu où la mourante, avant l’autre sommeil sans souffle, achèverait de s’exhaler. Jamais, au cadrant de la pendule sur le mur blanc en face de moi, je n’avais compté les minutes, et elles me semblais s’écouler, elles aussi comme du sang, chacune emportant une chance, chacune épuisant sa goutte de vie.

Ce jour là, ni sifflement de l’étuve, ni le choc des outils, ni les ordres brefs du Patron ne pouvaient couvrir le froissement de la vessie de porc qui, faiblement, se gonflait et se dégonflait au souffle de la malade sur le côté du masque, et cet infime bruit couvrait tout, me semblait énorme.

Parfois, l’opérée poussait un faible soupir, s’arrêtait de respirer, et j’attendais, haletant, la reprise. Il me semblait que le Patron, tout d’un coup, allait me dire en me regardant : " Arrêtez ! elle est morte…. " Pour me redonner confiance, je levais parfois les yeux vers le Patron, impassible. Au fond du ventre, ce n’était plus l’énorme ruissellement, l’inondation écarlate du début dont témoignaient encore les outils, les compresses et les linges sanglants ; les catguts et les pinces avaient tari les filets de sang. Méthodiquement, l’opération avançait ; elle était presque terminée, et je surveillais avec une angoisse croissante le pouls, le va et vient très faible, très court de la membrane du masque. Si elle allait maintenant s’arrêter ! Jamais comme à cet instant je ne m’étais senti à ce point responsable, et je sentais, de seconde en seconde, croître plus lourdement le poids de cette responsabilité. De toute la densité et la concentration de leur effort, de toute la discipline rigoureuse de chaque geste, le Patron et son aide disputaient l’opérée à l’ennemi le plus redoutable du chirurgien, à l’hémorragie et, j’étais, de façon obscure mais capitale, engagé à côté d’eux, avec eux, dans cette lutte. Pour la première fois, comme eux et autant qu’eux, je tenais vraiment dans mes mains une vie, et c’était peut-être un de mes gestes, une bouffée d’éther maladroite qui, à la dernière seconde, quand tout paraissait sauvé, allait décider de tout.

Je ne sentais plus la fatigue de mes doigts crispés sur le masque, ni la chaleur de la coupole éclairante sur ma tête, ni l’odeur vertigineuse de l’éther. Ce ne pouvait être par hasard que, dans l’équipe interchangeable des externes, cette anesthésie si grave m’avait été confiée. Le patron, sûrement, m’avait remarqué et choisi. Quand, enfin, il me fit signe pour réduire la dose d’éther, puis quelques minutes après, pour enlever le masque, j’eus une joie tumultueuse, énorme, irrésistible à sentir au même instant croître en moi les racines d’un immense pouvoir. J’avais permis qu’on sauva cette femme, car, je l’avais bien lu dans les yeux du Patron : je venais d’être, auprès de lui et de son aide, l’autre bon aide responsable d’une miraculeuse résurrection.

Quand une infirmière fut venue me remplacer près de l’opérée et que je fus libre, je ne sentis même pas l’odeur trop fade des couloirs. Pour avoir si longtemps respiré la tiédeur odorante, et qui maintenant ne mourrait pas, des cheveux de la jeune femme, j’en gardais, j’en garderais, me semblait-il, toute ma vie, jusqu’au fond de la gorge, le parfum pathétique et tenace avec une orgueilleuse douceur.